mercredi 21 mars 2018

Interview et Tag: ceci ou cela ? de Julien Noël


1 Présentez-vous en tant qu'auteure.
Je rejoins sans doute assez le portrait-type du « nouveau dilettante des Lettres », de cette génération de vingtenaires et trentenaires aux pratiques d'écriture inscrites dans et nourries par le web. J'ai un job alimentaire, une page d'auteur sur les réseaux sociaux, une chaîne YouTube même ; j'ai pris fait et cause pour les littératures de l'imaginaire, je ne rechigne pas à auto-éditer certains textes... Je suis juste une version particulièrement indolente et peu productive de cette nouvelle race d'auteur ; là où certains de mes camarades enchaînent les trilogies de romans et les feuilletons, je publie quant à moi assez peu, et dans des genres assez marginaux : la poésie, le livre-jeu...

2 Qu'est ce qui vous a donné envie d'écrire ? Depuis quand écrivez-vous ?
Je pense que l'envie d'écrire résulte souvent d'une immense méprise : personne ne réalise à quel point c'est frustrant et compliqué. Il y a une glamourisation constante de l'occupation d'écrivain : dans la culture populaire (films, séries télévisées...) mais même dans les magazines littéraires les plus sérieux. Lorsque je lis un portrait d'auteur ou d'autrice, il ou elle est toujours photographié(e) tout sourire, devant une bibliothèque de bois blanc ou à sa table de dédicace. Rien ne paraît dur là-dedans ! On a l'impression que c'est une activité à la portée de tous.
Moi, j'ai commencé à écrire vers mes vingt ans, quand j'étais étudiant en fac de Lettres. Je suis donc plus à blâmer que la plupart, car j'avais déjà bouffé par tombereaux de l'histoire littéraire. Je savais bien combien des auteurs ont pu être misérables, au long des siècles. Néanmoins, j'avais la naïveté de croire qu'il n'en serait rien pour moi. Lorsqu'on n'a encore rien publié, l'illusion est très commune de voir dans son premier texte un best-seller. Surtout qu'on rabâche sans cesse la success-story d'untel ou d'unetelle ! Comme beaucoup, j'y ai cru dur comme fer. Puis ma confiance en moi — ma prétention — s'est lentement émoussée, et c'était la meilleure chose qui puisse m'arriver.
Cependant, c'est une maladie incurable. Si bien que, même conscient enfin des affres du métier, on n'en démord pas. Je doute pourtant que l'activité d'écriture devienne moins frustrante ou compliquée. Il faut donc admettre qu'on se rend progressivement masochiste, ou qu'on parvient à compenser par des joies intérieures les mille peines de l'enfantement d'un livre. Franchement, je crois que ça touche parfois à la véritable dévotion, à une forme presque religieuse de mortification...

3 Quel est votre dernier roman coup de coeur ?
J'ai tout récemment lu Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov. C'est un roman fantastique russe, très long, très drôle. C'est un grand classique, sur lequel on a écrit des rames et des rames d'analyse : critique du stalinisme, reprise du mythe faustien... Moi, j'ai surtout eu l'impression de lire une historiette d'Aloysius Bertrand qu'on aurait étirée sur six-cents pages. C'est étrange comme on en vient à tracer des parallèles entre ses œuvres favorites... J'y vois le signe que mes goûts s'affermissent un peu. C'est un processus naturel, je pense : on parvient à la longue à déceler une matière particulière, qui transcende les genres et les époques. Je suis heureux d'arriver tout doucement à ce stade, d'avoir assez lu pour assembler au moins quelques pièces du puzzle propre à chaque lecteur...

4 Y a-t-il des livres qui ont inspiré vos romans ?
Comme inspiration directe, il me faut citer Jean Ray. Ses nouvelles m'ont délivré de certaines inhibitions. Par exemple, je me suis rendu compte qu'il est possible d'écrire des œuvres grandioses tout en se reposant sur des codes romanesques éculés. On a le droit d'exploiter des thèmes populaires, de mettre en scène des vampires ou des loups-garous... Ce qu'il faut craindre, ce n'est pas le motif, mais le cliché. Auparavant, je voulais être à tout prix original, à en devenir ridicule. Lire Ray (et aussi des auteurs comme Simenon ou Thomas Owen) m'a également appris les vertus de la concision. J'ai toujours été un prosateur verbeux, poussif dans mon style, tandis qu'eux sont des as de la formule, qui font naître des images incroyables en quelques mots seulement. Je suis encore très loin du compte, mais demeure convaincu qu'en étudiant leurs récits, je pourrai emprunter quelques couleurs à la palette de ces maîtres.

5 Travaillez-vous sur un nouveau roman si cela n'est pas trop indiscret ?
Actuellement, je me consacre à la suite d'un livre-jeu que j'ai publié l'année passée (Le Démon dans l'escalier, chez Walrus). J'avoue que ça va cahin-caha. Comme je l'écrivais plus haut, plus les années passent, moins je suis content de moi. Or si je me passe volontiers de mon ego de tête à claques, j'en viens à regretter un peu la facilité avec laquelle j'écrivais au kilomètre, sans pause ni doute...

6 Que ressentez-vous avant la sortie d'un de vos romans ?
Pas grand-chose, à vrai dire. Certes, je n'ai jamais à proprement parler édité de roman (à part un que je publie actuellement en feuilleton sur Wattpad), mais la sortie de mes livres n'a pas été un si grand moment. Il y a de la joie à la signature du contrat mais, à la parution, je ressens plus une forme de soulagement. « Ça y est, c'est sorti. Trop tard pour corriger quoi que ce soit, c'est définitif. Je peux donc enfin le remiser dans mes archives et cesser de m'inquiéter à son sujet. » Il faut dire que le processus éditorial est fort long et que je laisse moi-même reposer assez longtemps mes textes avant de les soumettre à un éditeur. Du coup, lorsqu'ils paraissent, je suis passé à autre chose. C'est déjà de la matière froide, qui est d'ailleurs très désagréable à retravailler si on nous en fait la demande.

7 Avez-vous une habitude d'écriture ?
Pas vraiment. J'ai des astuces pour m'éviter de papillonner d'une distraction futile à une autre, pour m'astreindre à la tâche de rédiger, mais je manque de discipline pour les systématiser et prendre réellement de bonnes habitudes d'écriture. Je coupe internet, je m'impose des quotas minimums de mots, j'écris parfois en bibliothèque publique... Malheureusement, ces résolutions ne durent jamais autant que je le voudrais.

Que  représente l’écriture pour vous ?
J'aime l'écriture car elle me donne un sentiment de maîtrise que je n'ai pas forcément à l'oral. C'est pourquoi j'écris volontiers des lettres : elles suppléent les conversations difficiles. Écrire, c'est souvent pour moi une manière de faire face à l'imprévu. Si j'ai à l'avance un débat avec moi-même dans mon journal, je peux mettre en ordre et tester des arguments pour de futures discussions. Pour quelqu'un de nature un peu angoissée, comme moi, l'écriture a donc quelque chose de rassurant. Je pense que mon intérêt pour la littérature tient un peu de cela ; un livre, même touffu, même tonitruant, c'est un monde ordonné. De là aussi ma préférence pour le vers strict, qui est davantage balisé.

9 Appréhendez-vous les retours sur vos romans ? 
Ce que je crains surtout, c'est l'absence totale de retours. Lorsqu'on est publié par un petit éditeur, qui n'a pas ou que peu de budget pour un service presse, il peut arriver qu'un livre passe à peu près inaperçu. C'est la même galère lorsqu'on s'auto-édite : ça se joue alors au réseau personnel, avec tout ce que cela engage comme doutes sur l'insincérité des critiques. Je préfère mille fois le retour sévère d'une personne que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam au silence total ou aux compliments de complaisance.



Questions du tag 

1 Lire sur un canapé ou dans un lit ? Sur un canapé. J'ai énormément lu dans mon lit quand j'étais ado, mais je n'y parviens plus du tout.
2 Protagoniste féminin ou masculin ? En tant qu'auteur, plutôt masculin car je ne veux pas tomber dans l'artificiel ou dans le stéréotype ; en tant que lecteur, ça m'est égal.
3 Thé ou café en lisant ? Plutôt du café. Mais je me suis rendu compte que ça dépend du contexte. Si je suis à la campagne, chez mes parents, je lirai en buvant du thé, comme je le faisais quand j'étais plus jeune...
4 Série ou one-shot ? One-shot.
5 Point de vue à la première ou à la troisième personne ?  En tant que lecteur, ça m'est tout à fait égal. En tant qu'auteur, j'écris régulièrement à la deuxième personne, pour mes livres-jeux.
6 Lire le matin ou le soir ? Le soir. En toute franchise, je ne fais pas grand-chose de mes matinées. J'ai un rythme de vie un peu décalé, par déformation professionnelle (je suis barman).
7 Librairies ou bibliothèques ?  Bouquinistes !
8 Lecture avec ou sans musique ? Sans. Mais volontiers avec un bruit de fond, à la terrasse d'un café par exemple.
9 Livre papier ou ebook ? Je préfère le livre papier d'occasion à l'ebook, mais l'ebook au livre papier neuf.

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